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De l’utilité des bibliothèques des maisons de famille :
flâner chez des auteurs aimés de nos aïeux
et butiner passionnément ceux d’aujourd’hui...

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C’était dans une de ces chambres avec édredon, oreiller en dentelle, bureau plaqué de cuir à bordures dorées à la feuille, bibliothèque Second Empire en bois noirci et portes vitrées regorgeant de livres : maroquins ou brochés, parfois non découpés (ah, la jouissance de saisir son coupe-papier de cuivre, d’acier, de bois, de corne ou d’ivoire !), quasi neufs ou montrant sans aucune retenue leurs entrailles ravagées… collection de revues qui se suivent, piles dépareillées…

Je tirai un de ces livres et ouvris au hasard : « Et je trouvais vraiment chevaleresque, vraiment digne de la France d’avoir mis à cet endroit-là un lieu de prière et de haute spiritualité. Faire oublier le sang versé, commémorer notre entrée en ce pays uniquement par des symboles de paix, de charité, de bienfaisance civilisatrice, – une maison d’accueil, une colonie de défricheurs et d’ascètes – il y avait là une noble intention... » Qui a pu écrire une chose pareille aussi étrangère à l’esprit de notre temps ? Vous donnez votre langue au chat ? C’est Louis Bertrand, de l’Académie française, en 1930, après un office nocturne à la Trappe de Staouëli en Algérie sur les lieux mêmes de la bataille qui ouvrit les portes d’Alger en 1830 (Nuits d’Alger, collection Les Nuits chez Flammarion, 1930). Et où peut-on lire une chose pareille, si loin de la doxa actuelle épuratrice de notre Histoire ? Nulle part ailleurs que dans une de ces maisons de campagne – de famille – où s’entassent les livres, les revues, les bouquins de plusieurs générations, sans qu’aucun tri, qu’aucune censure si caractéristique de nos temps éclairés et révisionnistes, ne soit venu « moraliser » ou simplement ranger ces vieilles étagères en se débarrassant de ces nids à poussière que sont les choses hors d’âge devenues incomprises.

Si vous avez cette chance de séjourner dans une de ces maisons de famille, surtout un conseil : feuilletez pêle-mêle, sans chercher ce qui peut vous convenir. Un seul mot d’ordre : la boulimie ! C’est seulement dans cette mesure qu’au gré des pages simplement parcourues, ou attentivement lues selon l’humeur, se produira cet effeuillage des ans qui mettra à nu l’essence des décennies écoulées... Ainsi ce parfum d’Empire colonial (oh, le vilain !) fusant des Nuits d’Alger dudit Bertrand, dont le dictionnaire m’apprend qu’il succéda au fauteuil de Barrès en 1925. Barrès quelle horreur ! Heureusement que Michel Onfray s’est si courageusement ( ! ) occupé de « tailler un costume » à son ombre !

De l’étagère du dessus, je tire au hasard un opuscule défraîchi à la page de garde déchirée attestant de la curiosité de tant de générations : « Tendez vos rouges tabliers/Car il pleut des vérités premières » Eh oui ! Mes dix-huit ans reviennent en force : c’est bien le célèbre chœur des déménageurs de Courteline… Ah, Courteline ! Il n’y a plus que dans ces bibliothèques poussiéreuses que l’on peut le trouver avec ses quartiers de cavalerie, ses Cuirassiers et ses majors, ses Lidoire et ses Potiron, ses Badin et ses éternels buveurs d’absinthe lutinant leurs « dames en claque ».
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J’extirpe d’une étagère compressée un de ces ouvrages aux pages cassantes, jaunies, piquetées tombant presque en poussière, papier de guerre caractéristique des années « quarante » : « Il y a des taureaux sauvages ivres d’espace... il y a aussi des bœufs » cinglante citation qui ouvre Le Dernier Carrousel de ces cadets de Saumur qui vont tomber sur les ponts de Loire en juin 40 dans un acte que l’on jugeait naguère splendide folie et aujourd’hui d’une absurdité telle qu’on préfère l’oublier. Sur les autres étagères, j’ai compté vingt-trois Loti : « Cependant, la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, perdue », c’est Yann qui prend le large vers son destin de « perdu en mer » ; et dix-huit Pierre Benoît : « M. de Penafeld venait seulement de se souvenir qu’il continuait à avoir à son doigt la bague d’Alqacer-Kébir, le lourd anneau aux armoiries de l’immortelle maison d’Aviz » : je referme Le Prêtre Jean... Ah, si, quand même : un Henry Bordeaux. Tiens je ne connais pas : La Maison Morte ; ouvrons : « Le prêtre vint en surplis, précédé de son clerc... » Je vous l’ai dit : un monde englouti ! Et les frères Tharaud de L’ombre de la Croix, dont j’ai si souvent rencontré le titre, mais jamais lu. Je verrai plus tard ; peut-être.
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C’est cela, les livres : il faut en avoir lu... des quantités... il faut avoir entendu parler... de beaucoup ; sans les avoir lus... il faut avoir des regrets... nombreux... et des désirs de lecture sur des décennies parfois : quel plaisir ! Et où éprouver ces assouvissements, ces désirs, ces regrets ? Dans les bibliothèques des maisons de famille naturellement et nulle part ailleurs, car les bibliothèques publiques pratiquent l’épuration, qu’elles appellent poétiquement le « désherbage  ». Et pourtant, je suis un profiteur heureux de cette philistine pratique. Jugez-en : à la bibliothèque Ceccano, d’Avignon, je fréquente le désherbage annuel. Il y a trois ans, j’avais repéré une étagère complète de volumes déclassés, de la célèbre collection Les Belles Lettres, collection Budé, bilingues quasi neufs, demi-maroquin, papier vélin, frappé du prestigieux cachet du musée Calvet… J’attendais de très bonne heure, devant la porte de Ceccano, nous étions trois : deux libraires et moi ; dix heures, la porte s’ouvre ; nous nous ruons à l’intérieur et arrivons en même temps ; j’étends les bras en arrondi, les deux libraires font de même ; j’empile mes volumes le cœur en fête. Je m’aperçois qu’il me manque un tome d’Aristophane : je leur demande s’ils veulent que l’on fasse des échanges à l’amiable pour disposer de séries complètes : refus énergique, ce sont des individualistes forcenés ; je repars avec mon butin dépareillé à 1 euro le volume. Ce n’est pas le prix ridiculement bas qui m’exaspère, mais bien plutôt le principe du désherbage… L’année précédente, j’avais ainsi moissonné les déclassés de mon siècle, le vingtième : Bernanos, Gide, Brasillach, Montherlant… Sic transit etc.

Et du coup, je m’interroge : les bibliothèques publiques sont-elles encore ce qu’elles ont été ? Question populiste par excellence, m’a-t-on dit. La réponse me fut donnée d’un ton assuré et réfléchi par la directrice très cultivée de la bibliothèque publique (excusez-moi : d’une Médiathèque ! ) d’une sous-préfecture normande : « Une bibliothèque publique sert à créer du lien social. » On y met des ordinateurs qui attirent le chaland à défaut du lecteur. Mais les lecteurs ne sont pas oubliés qui découvriront en plusieurs exemplaires ces manuels de « bien-être » ou de « perfectionnement personnel » écrits par des docteurs, des psys, des analystes, des yogis, des lamas, des coaches… quelques exemples du cru 2016 sur l’étagère des nouveautés : 100 romans à avoir lus aux Toilettes par Paul Saegaert ; On est foutu, on pense trop par le Dr Marquis ; 100 jours sans viande ou pourquoi arrêter la viande par Aline Perraudin, sous-titré La méthode déjà vendue à 100.000 exemplaires ; de Lise Bourbeau une véritable saga : Ton corps dit : Aime-toi ; Écoute ton corps tome 1 suivi du tome 2… ou encore : Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même, suivi de La Guérison des 5 blessures  ; un « must » : Vivre sans gluten, pour les Nuls  ; et une perle de Karine Lambert : L’immeuble des Femmes qui ont renoncé aux Hommes.

Attention, avec ce titre, on aborde un genre à part entière : le livre écrit par une « auteure » (comme dit le journal Le Monde) pour des lectrices sur des sujets de « femmes » : femme battue, femme violée, femme se battant pour récupérer sa fille enlevée par un père étranger naturellement détestable, femme se battant contre le cancer, femme épousant une femme, homme changeant de sexe ; épouse d’homme célèbre écrasée par l’ombre du grand homme ; jeune fille « retenue prisonnière » par une secte, par sa famille, par son couvent catho, par son mari, par les conventions… et l’héroïne, toujours admirable réussissant dans la douleur et la dignité à tracer son chemin vers la lumière de la libération qui est un monde sans hommes, par conséquent un monde pacifié, car on le sait bien, les hommes sont brutaux, ambitieux, avides, cruels, en un mot féminicides. Ces auteures, ces histoires de femmes pour les femmes, c’est la collection Arlequin actuelle, avec une différence toutefois : ce sont toujours « des histoires vraies  », car il faut du vécu aujourd’hui pour faire un roman digne d’être lu ! Et si vous ajoutez l’immense production de philosophie pour tous et de religion sans effort en faisant votre shopping de bobo en compagnie du si séduisant et si beau Frédéric Lenoir, du si mystique Mathieu Ricard à la si belle robe safran, du si profond et si doctoral Michel Onfray qui vient vraiment du peuple et de tant et tant d’autres, vous comprenez bien qu’il faut désherber pour faire place à cette diarrhée scripturale qui s’amplifie de saison littéraire en saison littéraire.

Et moi, peuchère ! (en provençal dans le texte…) qui croyais que les bibliothèques c’était pour lire, notamment les classiques que l’on ne peut tous acheter, mais aussi pour lire les livres d’hier et d’avant-hier, hors de notre portée n’étant plus réédités. Eh bien ! Justement, ce sont tous ces livres-là qui sont visés : ils sont si peu lus ou même pas du tout ; alors, si on les « désherbe », c’est bien fait pour ces vieux auteurs qui ont écrit tellement d’horreurs que nous passons notre temps à rectifier…

Nous les lecteurs flâneurs compulsifs, espèce en voie de disparition, nous trouvons refuge dans ces zones amicales et préservées que sont les maisons de famille et leurs bibliothèques de palier, de grenier, de chambre d’amis. Aussi, amis lecteurs compulsifs, ayez une pensée amicale pour les maîtresses de maison, les véritables, celles qui disposent sur les tables de nuit de leurs invités et les dessertes de leur salon tous ces ouvrages désuets et disparus qui feront les délices de leurs hôtes. Et lisons, sacrebleu ! Suivons le conseil posthume de Jacqueline de Romilly dans Ce que je crois : « Car, s’il est une chose au monde en laquelle je crois, et sans réserve, c’est sans nul doute la littérature. Je crois aux joies et aux leçons qu’elle donne. Je crois aussi à l’aide qu’elle peut apporter dans les rapports entre les hommes et à l’importance qu’elle doit garder – avec la culture, dont elle fait partie – dans toute société humaine. La vie me semble belle, je l’ai dit ; mais la littérature lui ajoute tant de dimensions diverses, l’enrichit de tant d’harmoniques, l’élargit et la transpose si librement qu’à chaque minute je m’en émerveille… »

Les Notes de lecture que je vais vous proposer seront donc le résultat de ces lectures de hasard, textes anciens, voire antiques, textes récents voire tout à fait contemporains...

François-Marie Legœuil