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Giraudoux à Bellac

Nous nous égarons dans les faubourgs de Poitiers, cela nous permet de lire d’immenses Tags sur les façades : « Les girafes ne portent pas de faux cols », « La vache saute par dessus la lune » : que celui qui a des lumières nous éclaire ! J’ai appris depuis – sur Internet où les jeunes sont censés faire leurs études – qu’il s’agit de messages de Radio Londres des années 40, réutilisés par les édiles pour « égayer les rues » !

Nous pique-niquons sur la place de Notre Dame-la-Grande qui est plutôt petite et nous y buvons des demis à la terrasse d’un Kébab fleurant bon le terroir. Nous entrons dans la collégiale Notre-Dame-la-Grande : un très grand moment… dans la demi-obscurité, la polychromie intérieure ajoute au mystère et transforme le tour du chœur en un pèlerinage dans le temps dont le point d’orgue est une Mise au Tombeau du XVIe en bois polychrome, réussite de composition équilibrant intimité, douceur et douleur :

Nous sortons à regret pour une autre merveille : le baptistère Saint-Jean tout proche :
Hélas, les alentours en sont défigurés par les services de l’Inculture qui ont édifié juste en face un hideux immeuble en tôles d’alu doté d’une coupole penchée du même matériau :
Mais ne boudons pas notre plaisir avec ce lieu remontant aux temps anciens de la conversion de la Francia carolingienne qui exigeait de grands édifices pour ses baptêmes de masse ; d’abord un tour extérieur, puis nous entrons : éblouissement des peintures murales sur cette pierre blonde que le temps n’a pas noircie :
Constantin à cheval brandissant le globe de la main droite et le sceptre tréflé de la gauche… sur toute la coupole de la chapelle, le grand Christ bénissant brandissant aussi le globe, entouré du tétramorphe… le VIe siècle est là, qui bute sur le XXIe : beauté des formes et des couleurs, sonorisées par les bavardages de la foule, les sonneries des portables et les « engueulades aux gosses » ; nous sommes bien dans un temple de consommation touristique et non dans un temple de la foi : signe des temps...

Il est temps de gagner Bellac où nous attend Giraudoux.
Un ami évoque quelques personnalités passées par Bellac… J’y retiens que La Fontaine y but « du vin juste bon à teindre les nappes et qu’on appelle communément Les Tromperies de Bellac… À Bellac, la cuisine, précise le fabuliste, est en accord avec la boisson : qui, une fois, a vu ses cuisines n’a pas grande curiosité pour les sauces qu’on y apprête ».

Je me souviens que Giraudoux qui y naquit, prétendait descendre d’une sieste coquine de La Fontaine avec, justement, la servante de la fameuse auberge des Tromperies… Sur cette réflexion, j’entre dans la maison natale de Giraudoux où – grand classique pour les maisons d’écrivain - il n’habita guère. Belle façade de maison de rue de village, petites pièces du temps jadis, petite cage d’escalier, et une maison labellisée « Des Illustres » décevante comme le fut celle de Julien Gracq que j’avais visité l’an passé :
Un seul trait pour illustrer ce jugement négatif : le clou des lieux c’est la « salle des horloges  », six Comtoises pointant des heures différentes, mises en place par son fils pour illustrer le fait que son père est traduit sous tous les fuseaux horaires… Ô Kolossale finesse du symbole ! Sous chaque pendule, une citation est censée illustrer son œuvre : « C’était l’aube. Par le tulle de mes rideaux, un aigre jour était pressé comme un caillé… » On apprécie... le reste est à l’avenant :
Plusieurs salles sont consacrées à la guerre de 14, centenaire oblige ! Évoquer celle de 40 eut été plus délicat. Une boîte déborde de décorations dont il raffolait et prétendait les avoir toutes, son administration des Affaires Étrangère ne lui reconnaissant semble-t-il que la marocaine Ouissam el Alaouite… Quelques belles affiches cependant sur ses pièces de théâtre, notamment une affiche de Paul-Émile Colin sur Siegfried :

J’aime Giraudoux, hélas ! très peu mis en valeur par cette Maison des Illustres… Les deux bénévoles très dévouées et compétentes, conscientes de la chose, soulignent le manque de crédit d’une petite municipalité, le désintérêt du public : même le « Festival Giraudoux » ne joue plus du Giraudoux ! Mais je me souviens de la merveilleuse «  maison d’écrivain  » de René Guy Cadou à Louisfert l’an passé, minuscule village sans le sou ; maison mise en place et animée avec foi et passion par l’instituteur local à la retraite qui racontait si joliment et nous tenait tous en haleine. Et a contrario, l’an passé aussi, la maison de Julien Gracq si ennuyeuse malgré son équipement numérique, ses investissements coûteux, sa salle de conférence, son exposition prétentieuse, son personnel nombreux et qualifié… Ces exemples montre que l’argent n’est pas nécessairement nécessaire – loin de là – pour réussir une Maison d’écrivain.

Mais rien n’est perdu !
Les bénévoles nous confient que les Gigas octets vont sauver Giraudoux ! La « Région vient de débloquer des crédits pour un hommage numérique »… Les voyages forment la vieillesse : Je viens de l’apprendre, l’âme est dans le cloud !

François-Marie Legœuil 2015